Cette semaine, L’Odyssée de Christopher Nolan ramène le Cheval de Troie sur grand écran. C’est la ruse la plus célèbre de l’histoire : un cheval géant, un ventre creux, des soldats cachés, et une ville qui tombe.
Mais si tout le monde se souvient du cheval, personne ne se souvient comment il a pu pénétrer à l’intérieur des murs de la ville. Or, c’est là tout l’intérêt de l’histoire.
Nous avons rencontré le Dr Garrett Ryan, historien spécialiste de l’Antiquité et animateur de la chaîne YouTube Told In Stone, pour examiner la chute de Troie sous un autre angle : la décision humaine qui a causé la chute d’une ville.
Trois mille ans plus tard, cet aspect de l’attaque reste très marquant.
Ce n’est pas le cheval qui a fait tomber Troie, mais Sinon et son mensonge
Si l’on fait abstraction du mythe, les Troyens ne laissent pas simplement entrer le cheval sans réfléchir : ils en débattent. Ce qui les fait changer d’avis, c’est Sinon, un homme laissé sur place par les Grecs pour raconter une histoire convaincante. Il leur explique que le cheval est une offrande aux dieux, et qu’en le faisant entrer, la ville deviendra invincible.
Comme nous l’explique le Dr Ryan, cette histoire a vraiment fonctionné. « Les Grecs connaissent très bien le pouvoir de la rhétorique », dit-il. « Toute communication est une forme de persuasion. C’est ce que soutenait Aristote. Le grand pouvoir d’Ulysse réside dans la portée de ses mots : le pouvoir de tromper, de convaincre, de persuader. »
« Sinon devait être un excellent acteur », affirme le Dr Ryan. « Parce que les Troyens l’ont cru. »
C’est une bonne leçon pour notre époque. Chaque fois qu’une entreprise subit une brèche de données ou une attaque par ransomware, les humains sont tentés de se concentrer sur la sophistication du logiciel malveillant, ou sur l’ingéniosité du hacker. Or, c’est le scénario de couverture qui est le plus insidieux et le plus dangereux. Même les plus avisés d’entre nous peuvent s’y laisser prendre.
Les murs les plus solides ne protègent pas contre l’erreur humaine
L’une des plus grandes leçons, selon le Dr Ryan, est que l’on n’attaque pas une ville en détruisant ses remparts. « Le point faible n’est pas la porte des remparts, mais les esprits et la volonté des gens qui se trouvent à l’intérieur de la ville. »
Pour faire l’analogie avec la cybersécurité, les organisations ont passé des années à ériger des remparts de sécurité ; protections réseau, contrôles d’identité, détection des terminaux… Ces défenses sont bien réelles, et elles fonctionnent. Mais les hackers savent que le moyen le plus simple de s’introduire dans un système est de cibler l’humain. C’est pourquoi, en 2026, environ 60 % de toutes les brèches de données impliquent encore une part d'erreur humaine.
Comme le souligne le Dr Ryan, les Troyens disposaient même d’un mécanisme d’alerte qui fonctionnait : le prêtre Laocoon avait averti la ville de ne pas faire confiance au cheval. Mais son avertissement a été balayé par le récit de Sinon.
Alors, avons-nous appris à mieux écouter ces voix qui remettent en question nos certitudes ?
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3 000 ans plus tard, le piège d’ingénierie sociale fonctionne encore
Selon le Dr Ryan, il faut accepter une vérité dérangeante : aujourd’hui, nous ne valons pas mieux que les Troyens pour maintenir la menace hors des murs, là où elle doit rester.
« Ce qui est fascinant dans l’histoire, dit-il, c’est que nous sommes toujours ce même animal stupide, et en même temps si différent. Notre psychologie repose sur notre appartenance à un groupe. Nous voulons faire partie d’un groupe, nous voulons croire les autres, nous sommes conditionnés à faire confiance. »
C’est pour cela que nous nous faisons encore avoir aujourd’hui. Chez l’être humain, la confiance n’est pas un bug : c’est un système d’exploitation dont nous avons besoin pour faire fonctionner la société. Les escrocs exploitent toujours ce même instinct, sauf qu’aujourd’hui, ils disposent d’outils d’IA et de deepfakes qui leur permettent de prendre l’apparence et la voix de n’importe qui, n’importe où.
En 2024, par exemple, un membre du service compta du cabinet d'ingénierie Arup a transféré 25 millions de dollars après avoir été piégé par un escroc se faisant passer pour son directeur financier dans une série de deepfakes diffusés sur Zoom. Un tel niveau de ruse aurait impressionné Ulysse lui-même.
Comment rester en sécurité ? Faisons de notre esprit une citadelle
Alors, quel moyen de défense les Anciens proposaient-ils réellement ? Non pas des murs plus grands ou plus solides, mais une discipline mentale.
Comme l’explique le Dr Ryan, toutes les écoles de philosophie antique partagent le même postulat : l’esprit est la citadelle ultime, et il doit être entretenu comme une cité bien gouvernée.
« En fin de compte, la seule chose que vous pouvez contrôler, c’est vous-même », explique-t-il. « Si vous perdez ce sens de vous-même, vous êtes vulnérable à tout. Préservez-le, et vous aurez une défense solide. »
C’est la défense ultime, et elle existe depuis 3 000 ans. La fenêtre de tir est extrêmement courte : en moyenne, une personne qui se fait piéger par un e-mail de phishing clique en quelques secondes, livrant ses identifiants (la clé des remparts) en moins d'une minute.
Dans ces conditions, la seule vraie défense est d’avoir une posture de sécurité solide, avec des formations régulières et percutantes sur les dernières menaces. Comme le dit le Dr Ryan : « La psychologie humaine est le pare-feu ultime. »
Merci encore au Dr Garrett Ryan, de la chaîne Told In Stone pour cet échange passionnant !
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